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Poèmes Trazi - 826035

Les deux puits (conte)


(Ce n'est pas un poème mais un conte:)

LES DEUX PUITS

Il était une fois, ou plutôt deux fois une ferme. C'était à la croisée des chemins, quelque part dans la plaine, deux frères avaient chacun leur bâtisse aux deux cotés du vallon ou passaient des colporteurs révélant leurs trésors, des ouvriers en quête de quelques travaux, des étrangers pleins d'histoires, des princes et leurs carrosses rarement, des inconnus souvent.

Deux belles fermes bruyantes du chant des basses cours, où le parfum des étables et des greniers se mêlait à celui des fleurs et des fruits. Solides constructions de pierres, accueillantes protégeant une grande cour ou chacun avait son puits.


Qui peut connaître les chemins de l'eau sous la terre ?

Ils s'entendaient bien, partageant le pain et la sueur, accueillant le passager, profitant des saisons et du bon temps qui leur offrait récoltes et fruits à foison. Offrant aux visiteurs qui venaient leur demander un peu d'eau, le gîte et le couvert avec le sourire en plus. Et chaque soir la veillée renvoyait des échos de rires et de chansons…

Le ciel est bleu, le ciel est gris, tantôt le gel tantôt soleil. Le monde chante un jour, pleure le lendemain. Comme le temps vient, les malheurs aussi.

En cette année là, le malheur pris d'abord un masque de beau visage, un beau ciel bleu de printemps et une douce chaleur, puis il montra son œil, soleil de canicule, puis il ouvrit son manteau de sécheresse dans un grand vent de poussière, et là il se coucha sur la plaine de tout son long temps. Les deux frères commencèrent à comprendre que ce malheur là, n'avait pas envie de repartir.

Les chansons n'étaient plus au coin du feu, le travail devenait plus dur et c'est à corps et à cris que chacun essayait de survivre. C'est quand le malheur les déshabille, que les caractères se révèlent et chacun des frères commença à aider l'autre, mais lorsqu'il n'y eut presque plus de grain à manger, chacun resta chez lui et réfléchit comment s'en sortir.

Fallait-il quitter le pays ? Aucun des deux ne s'y résolu d'autant que les voyageurs racontaient que partout la canicule faisait rage et désolation.

Dans les vibrations de l'air brûlant, où même les cigales s'arrêtaient de chanter, le plus jeune des frères continua comme avant son travail, et garda ses habitudes. Il puisait l'eau rare de son puits chaque jour plus souvent, pour essayer de sauver quelques-unes unes de ses plantations brûlées de soleil. Il s'épuisait à en tirer la moindre goutte pour abreuver ses bêtes et les gens de passage.

Le frère aîné, le plus sage, choisit d'économiser son eau. Il ne tirait que le minimum afin de garder une réserve, pour avoir le lendemain un espoir de survie des siens. Lorsque l'étranger frappait à sa porte, il expliquait qu'il ne pouvait plus rien offrir, et s'excusait en disant qu'il se devait de penser d'abord à sa famille.

Qui peut connaître les chemins de l'eau sous la terre ?

Plus les jours passaient plus les gens fuyaient la sécheresse, et sur la route, des familles entières erraient en quête d'une meilleure contrée épargnée de celle chaleur et de cette misère.

Frappant à la première ferme, ils n'eurent bientôt plus de réponse, sur la porte était écrit : "Passez votre chemin, nous ne pouvons rien pour vous, nous n'avons même plus assez pour nous même". Derrière les murs, chaque jour le frère sage puisait un peu d'eau, même pas assez pour sa famille, et sa femme le disputait en ces termes :
- "Regarde ton frère, lui ne laisse pas les siens mourir de soif !"

Mais dans l'autre ferme le frère cadet les accueillait tout couvert de poussière. Il lançait encore son seau dans le puits pour eux, et remontait beaucoup de sable jaune d'où suintait une toute petite cuillerée d'eau comme si elle devait être la toute dernière. Mais sa femme le lui reprochait en ces termes amers :
- " Pauvre fou qui donne sans compter, écoute plutôt les sages conseils de ton frère, il sait économiser son bien pour survivre, lui !"

Qui peut connaître les chemins de l'eau sous la terre ?

Les semaines sans pluies continuaient, et souffrant de la soif, celui qui donnait sans compter vint vers son frère sage et lui demanda :
- "Toi qui as su économiser, peux-tu me donner un peu de ton eau ?"
- "Non répondit l'économe, puisque tu la gaspilles même pour abreuver des étrangers de passage, je ne vois pas pourquoi je t'en donnerais, retourne chez toi."

Mais peu à peu, seau après seau, le premier puits donnait encore de l'eau mais de plus en plus verte, de moins en moins bonne, avec un goût de vase…

Le second puits raclé jusqu'à la dernière goutte, jusqu'au sable, donnait toujours aussi peu à chaque fois, mais c'était une eau claire et vivante.

Peu à peu, le premier puits devint tellement envasé, qu'il ne remonta bientôt que de la boue, et un jour arriva ou le seau ne remonta qu'une pierre. Alors le frère aîné si sage vint chez son frère et lui demanda :
- "Toi qui continue de donner à tous, peux-tu me donner de ton eau ?"
- "Non, répondit le fou, puisque tu l'économises même quand tu en as besoin, je ne vois pas pourquoi je t'en donnerais."
- "Aujourd'hui mon puits est sec, tu ne peux refuser à ton frère ce que tu accorde à l'étranger ?"
- "Tu viens me demander ce que tu m'as refusé ? Qu'as-tu fais de ton eau, tu as voulu la conserver ? La vie peut-elle être conservée ?"
- "C'est la sécheresse qui est la cause de nos malheurs !"
- "Non, c'est la sécheresse de ton cœur !"
- "Les miens meurent, que faut-il que je fasse ?"
- "J'accepte de te donner l'eau qui me reste à une condition : Que tu l'offres toute au premier voyageur qui passe."
- "A quoi bon, je n'en aurais plus ?"
- "Qui peut savoir ? Peut-être qu'en grattant encore mon puits nous en redonnera si tu l'as mérité."

L'aîné accepta, il prit les quelques gouttes d'eau dans une tasse et lorsque le premier passant vint sur la route il les lui offrit. Mais en faisant ce geste une grande joie lui vint : Comme s'il avait posé un lourd fardeau, il se libera de tout le manteau de sagesse qui l'empêchait de vivre.

Au retour, les deux frères durent travailler dur et lancer dix fois, vingt fois le seau dans le puits, remonter dix fois, vingt fois un peu de sable jaune avant de pouvoir enfin remonter de quoi remplir un petit verre d'eau plus délicieuse que la plus grande fête.

Aujourd'hui, si vous passez sur cette route il n'y a qu'une ferme à la croisée des chemins au lieu dit "l'eau du fou" : Elle s'appelle "les deux puits", et l'étranger qui n'a pas entendu cette histoire s'étonne de n'y voir qu'un seul puits qui est ma foi fort profond. Une légende raconte même que les jours de grandes sécheresses, le seau y plongerait si profond qu'il peut remonter de l'or.

Qui peut connaître les chemins de l'eau sous la terre ?

Mais tous ces bavardages
Ne sont que des histoires,
Vous êtes bien trop sage,
Pour y croire.

Monday, May 09, 2011
6:16 PM

Oeuvre originale

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bien ... !!

Nouvelles p_carlow, irish_frog - 913080 

CLAIRE


CLAIRE







Août 68.

Fait chaud sur Carlow, petite ville irlandaise de douze mille habitants. Paraît que c'est exceptionnel; à 21°C, tout le monde buffe, ventile, rougeoie. Tu sais plus qui a chaud, qui est rouquin. La Burrin est exsangue et la Barrow a fermé ses écluses; pourtant, il pleut tous les soirs un petit crachin bizarre qui n'est plus de la rosée et pas encore de la pluie.
14 ans.. Une valise, un copain rencontré dans l'avion, une boule dans la gorge, et le regret de m'être laissé envoyer passer un mois chez Pat et Pauline M. et leur fils de 12 ans.

Les voilà, dans la poubelle déglinguée d'un sympatoche voisin... j'arrive pas à parler.
Pat me parle, mais ça ne connecte pas avec mon anglais scolaire: on ne m'aurait donc pas appris l'anglais? Il est bien jeune pour avoir un fils de 12 ans... Il ressemble à Kirk Douglas.
Elle est ronde et rouge, jolie, fraîche et souriante, me prend le bras et me frotte le ventre…!?
Valoche, voiture, nuit tombante et piailleries qui me soûlent dans cette guimbarde. De temps en temps, ils se taisent et me sourient. J'ai bien envie de pleurer...

Août 68 (2)

Arrivée à « Hickory Hill », demi-maison de gauche d’une des cinquante maisons doubles qui forment le quartier de « Monnacurragh » ; mignon tout plein et fonctionnel ; jour en bas, nuit à l’étage avec une chouette piaule pour moi.
Mais pourquoi chuchotent-t-ils ?
Snack à la cuisine : salade avec de drôles de petits oignons nouveaux et chief sauce…
Avec mon dico, j’arrive à composer et articuler ma première phrase :
« My parents send to you their regards. »
Qu’est-ce qu’ils ont à rigoler ? Bon, ils s’en foutent … J’essaye autre chose :
« What is the name of your son ? »
« Klodek ». Quoi, “Klodek”?
Mais qu’est-ce qu’ils ont à glousser comme ça ? Je les trouve bien gentils, avec de bonnes bouilles et je souris : je dois avoir l’air un peu benêt…
Pauline sursaute, part en courant à l’étage, (bruits étouffés par la moquette) et revient avec un bébé.
Ah bon, je comprends… il n’a pas douze ans mais cinq mois et demi ; je me disais bien qu’ils avaient l’air trop jeunes… Pendant que ça biberonne dur, on s’explique : ils ont 25 et 24 ans, sont mariés depuis deux ans et « Klodek » est leur premier enfant.
Puis faut bien le changer, le chérubin. Tiens donc : c’est une chérubine… On finit par s’expliquer, avec papier, gestes, et toute la bonne volonté du monde : c’est Claudette.
Mais c’est français ça, non ? Après tout, la maman s’appelle bien Pauline…

Pat fume au salon, et lit le journal avec un petit échiquier posé à ses côtés. Juste un coup d’oeil au canard et à la position et je lui joue la solution. Pas besoin de parler pour ça…
Par signes, je fais comprendre que j’ai envie de faire un petit tour… tu parles, j’ai surtout envie de me fumer une Carrolls Number 1, moi aussi, mais j’ai trop honte…
Tout est étrange dehors ; les bruits, les odeurs, le ciel, les vibrations et mes pensées. Comme dit Pagnol : « … je sentis naître un amour qui allait durer toute ma vie ».

Août 68 (3)

Le programme sera simple et délicieux.
Tous les 2 jours, regroupement des frenchies pour des cours d’anglais où mon accent toulousaing fait un putaing de tabac jusqu’à ce que la prof explique à ces nordistes gutturaux que l’aspect chantant est beaucoup plus adapté… non mais !
Les autres passaient la plus grande partie de leurs journées ensemble, à droguer et draguer dans les rues…
Pour ma part, je préférais essayer d’apprendre le français aux truites de la Burrin, à 100 m de la maison, mais elles ne comprenaient pas grand chose.
Ou je passais mes journées avec Pauline : quelle énergie ! Et zou : poussette, cabas et trois bornes pour aller en ville par tous les temps, en disant bonjour à tout le monde. J’y découvrirai ce clignement d’œil, accompagné d’un hochement de tête très particulier, qui est une manière exclusivement irlandaise et masculine de se saluer.
Odeurs de bière rance, d’ humidité, de crasse et de morve.
Des pantalons ras du cul, des casquettes incroyables, des vestes informes (ou des sacs plastique en guise de)…
Des portes de toutes les couleurs , des églises et des pubs, des chevaux, des chiens et des gosses, des gosses et encore des gosses.
Et des sourires ! Quand Pauline va chez le boucher envahi de sciure et de mouches acheter une viande blanche que je n’identifie pas, personne n’envisage de torcher les trois chiares entassés dans une poussette et qui se font dégouliner dessus la même glace vert émeraude.
On cause et on rigole… Je perçois parfois quelques bribes, mais le plus souvent je bade, émerveillé.
Comme je fonds quand j’aide Pauline à essuyer la vaisselle, et qu’elle me chante, d’une voix que je croyais unique, Simon et Garfunkel (« God bless you please, Mrs Robinson …»)
Depuis, U2, les Corrs, Sinaide O’Connor ou autres Cranberries, et le monde entier a compris ce qu’ « Irish Tune » signifie…
Le soir, échecs et tabac avec Pat, l’enjeu de chaque partie étant une clope, ou parfois un shilling.
Mes co-touristes trouvaient le pays et les gens arriérés… Moi pas du tout…

Août 68 (4)

Puis il y a Milford, Craiguecullen, le pitch and put du St Bridget’s hospital… et le shop du père de Maureen où on peut acheter des clopes, du jambon, de la tourbe, le journal et les « safety matches ».
La famille de Pauline habite Pollerton rd, une petite maison basse et grise, avec une porte jaune pétard et, comme de juste, un back garden planté de patates et de choux. Le père, Mr H., est une figure de la libération : homme respecté, qui adore que je lui rapporte des perches de la Barrow, dont il m’apprend à lever les filets.
Neuf enfants : l’aîné et le plus jeune entourent les sept filles :Vincent, Mary, Patricia, Philomene, Veronica, Pauline, Dolores, Claire (tiens, la voilà…) et Mickael.
Pat est de Cork et, coïncidence, d’une famille de neuf enfants de composition exactement symétrique : l’aînée et la cadette entourent sept garçons…
Claire, douze ans, vient souvent pouponner sa petite nièce Claudette. Je ne comprends jamais rien à ce qu’elle me raconte…
Et puis, pour un vieux de 14 ans comme moi, c’est une enfant !!

Août 68 (5 et fin)

Mais Maureen, elle, a 17 ans et me tourne autour comme une fario autour d’un sedge à la ponte.
Etant donné que son shop est à 200 m d’Hickory Hill, on se raccompagne, aller, retour, dix à vingt fois dans la soirée ; mais c’est une « grande », et j’en ai un peu la trouille. Le manège a duré une semaine, main dans la main mais pas plus : je devais pour le coup avoir l’air drôlement ahuri !

Un jour, en rentrant de cours, je m ‘arrête comme d’habitude au magasin pour acheter un chouine (ben tiens !). Bizarrement, elle ne veut pas me raccompagner… En arrivant à Hickory, je trouve Pat devant la porte, qui tient par le coltard un rouquin fulminant et crachant tout un « troupeau » de fucks. Le comique, c’est que sa casquette est dans l’herbe, et que le gars essaye de la ramasser, mais mon Pat le tient fermement de sa dextre, tout en le reconduisant calmement.
Cette saleté de Maureen se servait en fait de moi pour rendre jaloux son fiancé, afin de le décider à la demander à son père ; le promis en question voulait donc me faire la peau, ce que Pat lui avait vertement déconseillé…
Des années plus tard, chaque fois que je la rencontrerai au coin d’une rue, un marmot dans les bras, deux dans la poussette et la quatrième en remorque, nous évoquerons en se bidonnant nos amours contrariées…




Juillet 69

Une année, quelques lettres et des kilos d’hormones plus tard…

Pauline est enceinte jusqu’aux dents, Claudette marche déjà et Pat a acheté la télé ; il a aussi planté ses choux et ses patates persos.
Claire montre de plus en plus sa frimousse. Elle fait des efforts d’articulation et je la comprends d’autant mieux que sa silhouette s’est sacrément féminisée. C’est fou, les hormones… ça ne facilite pas la réflexion, mais ça peut étrangement améliorer l’écoute.

Un samedi soir, prise de bec entre Pat et Pauline. Je suis en dehors du coup, occupé à bêtifier des « goodi-goodies » pour Claudette. Je capte juste, en gros, que madame refuse une sortie à monsieur. Mais pour sceller l’inévitable réconciliation, celui-ci part vers dix heures lui acheter un chicken and chips.
Des petits graviers dans mes carreaux me réveillent aux aurores : le Pat me supplie de lui ouvrir, agrippé à son sac de poulet-frites, la mer semblant bien mauvaise… Pauline miaule dans la chambre voisine et m’interdit de descendre, ce que je ferai quand même, merde, il est six heures du mat et j’ai sommeil !
Ya eu raffut dans la cambuse, mais on s’est bien marrés, surtout quand le Pat, entre deux bordées, a proposé ses frites froides (et mouillées) à sa chérie, comme si de rien n’était. Par bonheur, je tenais bon la barre, et mon matelot a fini son dimanche dans son pot au noir, sous une écume de Guinness (extra cold… is good for you).



Juillet 69 (2)

Tous ceux qui l’ont vécue se rappellent de la nuit du 20 au 21. Vers cinq heures du matin, quand Armstrong a commencé à descendre sa petite échelle Pat et moi étions scotchés devant la R T E , les yeux aussi fatigués par la fumée de nos clopes que par la mauvaise qualité de l’image. Pauline venait juste de monter, étouffée de chaleur, avec son fardeau utérin à se coltiner…
Fou d’excitation au moment crucial, j’ai sauté à l’étage pour la prévenir, déboulant dans sa chambre sans frapper : elle était à poil, vautrée et assoupie, mais sa pudeur réveillée inopinément lui fit pousser un cri qu’ Armstrong a surement entendu…

Je ne sais si ce hurlement a intrigué le bébé, toujours est-il que Natalie pointa ses oreilles dans ce monde de fous le surlendemain. Encore une rouquine flamboyante, dont il se trouve que j’avais suggéré le prénom ( ils en cherchaient un de consonance française). Et je suis désigné comme parrain, fier et ému aux larmes par cette marque d’amitié sincère : n’oublions pas que nous sommes en Irlande il y a presque un demi siècle…

Principes éducatifs de Pat ? Tout d’abord, baptiser la baby d’une cuillère à café de Cognac sec : j’ai cru qu’il allait la tuer… Puis, lors des tétées, tirer en arrière sur le sein afin que Nat, telle un petit chat affamé, se batte toutes griffes dehors pour reconquérir sa mamelle : pour le « fighting spirit » ; faut pas qu’elle croit que c’est gagné d’avance !
D’ailleurs, elle est bac plus douze, chercheur en pharmacologie et m’a envoyé une thèse dédicacée absolument hermétique. Comme quoi…

Et qui est la « godmother » ? Claire, la roucoulante et soupirante tante, qui prendra son rôle de compagne du parrain très à cœur…












Juillet 71

Et elle aura poireauté, la marraine, pendant deux ans de correspondance platonique qui me vaudront d’excellentes moyennes en anglais, curieusement la seule matière dans laquelle je réussissais à peu près, on comprend pourquoi… Le reste m’intéressait si peu que je n’avais pas eu la permission en 70.
Enfin, pendant qu’Eddy Mercks pédalait son troisième tour, je m’envolais à nouveau vers mes côtes chéries, cent fois rêvées et scénarisées de mille manières (cent mille possibilités, donc).
Mais aucun de mes films les plus optimistes n’avait pu évoquer l’extase insouciante vécue durant ce séjour : il n’a pas fait beau, ce dont je me bassinais d’autant plus que Claire et moi étions très souvent affectés à la surveillance de notre « godchild » et de sa sœur. Un peu rock’n roll parfois, le baby sitting : à quatre et deux ans, les chipies nous en ont fait voir !

Et moi, gandin imbécile, je me la suis pétée, comme de juste, façon mâle mûr, énigmatique… Elle était si belle que j’en tremblais !

De fièvre aussi, j’ai tremblé, ayant chopé une mauvaise toux pendant mes parties de truites. Poitrinaire de naissance, j’avais avec moi des suppositoires à l’eucalyptus qui me valurent un chambrage infernal quand j’ai dû en expliquer le mode d’administration… Ils connaissaient pas ! Jusqu’à ce que la frangine infirmière, Veronica, explique à ces bouseux incultes que ce type de remèdes était assez courant…

Donc, Claire s’impatientait en me soignant… et comme j’étais incapable de faire le premier pas, elle a poussé un bon coup : juste après m’avoir shampouiné au lavabo et sous prétexte de m’aider à nouer la serviette, elle me fourra jusqu’aux amygdales une langue si fraîche que j’en salive encore ! C’est la première fois qu’une fille m’embrassait : je n’avais jusque là connu que des passives du patin ; Claire s’était documentée sur le « french kiss » et m’imposait sa méthode. Je me ré-ga-lais…

Pendant la dernière semaine de mon séjour, les truites ont été plutôt tranquilles, dans l’eau limpide de la Burrin : nous les regardions béatement, entre deux palots, sur la route de Graigue Hill ou de Tullow…








Août-septembre 73

Abonné au années impaires ? Faut croire ; il a bien fallu passer le bac, le permis, et trouver une fac pour coincer une bonne bulle (ben oui : en 73, 68 c’était hier…). Et puis Claire étant loin, et moi si beau, n’est ce pas… ?

De fait, le calendrier universitaire laissant des congés confortables, boulot comme un mort de faim en juillet-août, à décharger des camions de fruits douze à quatorze heures par jour : la paye, c’est argent de poche, entièrement dédié au projet Carlow / sac à dos/ tente… Un Woodstock perso, en fait. Me manquaient que les fleurs sur la tête.

Chargé de mon barda et de mes espoirs, débarquement à Rosslare pour six semaines de liberté… mais…mais… j’avais bien sûr prévenu du jour de mon arrivée pour ne surprendre personne, et ne voilà t’il pas que, m’installant dans le train à la descente du ferry, je m’entends appeler, de loin. Par la vitre, j’aperçois sur le parking Pat, Pauline, les pisseuses et ma Claire. J’essaye de sortir ; hélas, une dame orange, verte, grise, tremblante et chargée comme un âne remplit le couloir ! Phoque !!
Je fais signe que je descends à la prochaine gare… La petite gare de Drinagh est charmante, il fait beau, un employé essaie de me rencarder, mais dans un accent que je ne capte pas. Dodo au soleil une petite heure (le ferry, ça fatigue, surtout le bar) et la troupe déboule en ford taunus bleue. Ils avaient fait le tour jusqu’à Wexford.
Retrouvailles, bizbizbiz, embrouille Pauline/Pat parce qu’il avait prétendu m’écrire pour me prévenir de leur accueil (quel branleur !), et…

« La tente, c’est pourquoi faire ? »
« Pour camper… »
« Ca va pas, non ? tu viens à la maison. »
« Mais je reste six semaines… »
« Et alors, tu fais partie de la famille, non ? »
« Mais je voulais aller à Dublin, pis aussi vers Oughterard … »
« Dublin, c’est pas loin, t’iras en train et Oughterard, tu connais déjà ; en route ! »
Je connaissais déjà assez ma petite mère Pauline pour ne pas tenter la moindre contradiction…

Ma tente a passé son temps dans le jardin, château pour les petites princesses qui invitaient toutes leurs copines à des dînettes infernales.

Et ma Claire ? Dix-sept ans, de longs cheveux très hippies, elle ressemblait aux jeunes filles des posters de David Hamilton… Tâches de rousseur, petit nez mutin et un bleu singulier dans les yeux : rare et profond, tirant sur l’obsidienne ; volcanique, quoi !

Le premier jour, nous nous sommes un peu chambrés sur nos amours séparées, nationalistes, en quelque sorte…mais c’était juste pour faire durer le plaisir de l’attente.

Quel pied ! Six semaines inoubliables : elle travaillait au collège pour devenir infirmière, mais nous passions toutes nos soirées ligotés l’un à l’autre : pubs, cinéma, parties et…

Sur l’emplacement de l’actuel Woolworth (centre commercial) de Carlow, se dressaient alors les ruines de je ne sais quelle usine désaffectée ; je connaissais bien l’endroit parce que c’est là, dans l’humus accumulé sous les briques effondrées, que je ramassais de très beaux vers pour ma pêche.
Ces ruines ont enseveli bien des secrets…C’est impensable ce qu’une jeune irlandaise catho jusqu’au slip est capable d’inventer comme jeux sexuels tant qu’ils ne mettent pas en cause sa virginité biologique et dogmatique ! In English : deep petting.

Quand j’entends Shane MacGowan, des Pogues, cracher entre ses chicots de sa voix éraillée :
« I met my love by the gasworks wall
Dreamed a dream by the old canal
I kissed my girl by the factory wall
Dirty old town, dirty old town”……………moi, ça ne me fait pas penser à Dublin…

« Springs a girl from the streets at night »… Souvenir aussi d’un fou rire commun inextinguible quand je lui ai demandé, un soir, en rentrant sous les étoiles:
« Et avec les oreilles, qu’est ce que tu sais faire ? »

Enfin, cerise sur le gâteau, la séparation en fin de séjour n’en sera pas une : sa venue chez moi pour les fêtes de fin d’année est arrangée…











Fêtes de fin d’année 73…

Deux heures du mat, gare de M…
Avec Bichette, un pote à moi, nous trépignons dans le froid et l’attente du train de Paris… Il lui tarde de la voir, cette merveille dont je lui garnis nos conversations depuis l’été.
Le dur pénètre, s’arrête, livre deux trois zombis engourdis, mais pas ma Claire…
Mutain de perdre ! pédêchons-nous : vite ! bureau du chef de gare, qui veut bien me laisser le micro et une minute pour annonce en anglais. Toujours rien et l’express décarre.

Elle était juste descendue du mauvais côté : petite silhouette furibarde d’avoir été ainsi apostrophée et prise pour une courge incapable de repérer la bonne gare.

Les copains, ils ont d’abord été scotchés : « wouaou ! » était le commentaire le plus détaillé.
Les copines aussi, d’ailleurs.

MAIS…

S’il n’y avait aucun problème de langue entre ma chérie et moi , ça n’allait pas tout seul avec le reste de la bande, et j’étais parfois épuisé par le tourbillon des « keskelladi ? », obligé à fournir des « diz’y que… ».

Le soir du réveillon, ma Claire s’est assoupie devant la cheminée où fondaient lentement les cailles farcies au foie truffé, malgré le ding régulier du tournebroche à ressort… Elle était soûle d’apéros et de paroles inconnues.

Maïté, elle, ne dormait pas…


Conclusion provisoire…

Dur, la différence de culture : pour Claire et moi, l’évidence est venue, doucement : je n’émigrerais pas en Irlande, elle ne viendrait pas en France… Chacun a été happé par sa vie.

L’été suivant à Carlow sera pénible : Pauline est exsangue, détruite par l’accouchement abominablement douloureux d’un petit gars mort-né ; Pat m’assure que ma visite lui fait du bien.

Pas vu Claire.

Puis elle s’est mariée… moi aussi… pas ensemble.

Il faudra dix ans pour qu’elle accepte de me revoir, au cours d’un de mes séjours chez Pauline, qui a désormais un petit Mickaël qu’elle baigne amoureusement dans l’évier.

P&P vivent maintenant à Sligo, bien plus touristique, et je suis devenu pêcheur de saumons ; mais je n’y vais jamais sans faire halte quelques jours à B…. Park, où il y a toujours un lit pour moi. Les deux garçons de Claire sont des irish mâles formatés, champions de gaëlic football et de hurling.
B…, son très cool mari, est chairman d’un club de …., guitariste très bonnasse (soyons pas trop précis, ces gens existent, même si j’ai changé les prénoms).

De mon côté, j’élève mes deux poulets de grain et les relations franco-irlandaises sont régulières, chaleureuses et carrément familiales.

Et puis, en 90, vingt ans après, au hasard de vacances communes quelque part dans le Jura…

Comment expliquer des choses aussi banales ? Mon anglais, entre autres, a mûri, puisque ce soir là, en France donc, avec tous les frères de Pat réunis et trois sœurs de Pauline (plus conjoints et marmaille, évidemment), nous sommes une trentaine à fêter les 21 ans de ma Natalie. Pour eux le 21 anniversary, c’est important, comme un passage vers la vie adulte. Ils se foutent bien, comme nous, de la majorité légale à 18 ans…
Bref, parrain et marraine sont là… qui finissent par passer la soirée à refaire la tendre guerre 68-73.
Ben oui on a remis le couvert… et alors ? bien sagement en plus, juste du bisouillage attendri. Aucun de nous n’a envie de se détruire, mais chacun aime ce goût de revenez-y, ce parfum mélancolique.

Et, depuis, nous recommençons chaque fois que nous nous voyons. Et tout le monde est au courant. (B… a juste demandé une fois qu’on arrête de s’écrire en cachette…)
Claire a du mal, parfois ; elle croyait sincèrement que sa venue chez moi valait accord tacite de mariage… j’avais pas compris.
Il a fallu plusieurs fois que je la freine ; elle aurait fait des bêtises, elle prétend s’emm…der avec son homme, surtout depuis que je suis redevenu célibataire.
Nous sommes des « soulmates », ce que nous avons en fait toujours été.
Rien de malsain, seulement du bonheur : savoir chacun qu’un morceau de cœur appartient définitivement à l’autre, pouvoir en profiter sans faire de mal à quiconque, cela paraît suspect, je sais, mais C’EST !


Au fond, les souvenirs, c’est un peu comme de la ratatouille, non ? c’est bien meilleur froid, avec un filet d’huile de nostalgie… et quelques herbes de romance.

L’été prochain, ça fera 41 ans.

Le mois prochain,
J’y repasse 10 jours, étant un infect fonctionnaire, de la pire des espèces : l’éducation soi disant nationale.
(J’aime bien me chanter cette chanson dont je connais si bien l’air et les paroles…)





In the valley of the back pig
The dew drops slowly
And dreams gather…

W. B. Yeats (Dreams awakened eyes).

Pierre Carlow


PS

23 octobre- 3 novembre 2004, c’est calé, réservé.

Pour voir ma Nat, avec laquelle je corresponds de plus en plus « by msn », of course, elle se débat tellement dans sa sclérose en plaques que je rage de ne pouvoir que lui apporter mon amour et mes souvenirs, dont elle se délecte : « Pierre, tell me again about you and mam for moonwalk ».

PPS : voir album photo « Irish Trip », sur aff. Photos prises au cours de ma dernière visite.
PPPS : Once again : c’est calé et réservé du 23-10 au 02-11-05…

and so one ....

PPPPS : Puis 06, 07 (et là j'ai dit stop à ma Claire : peut-être le fait d'être grand père ?)

Saturday, February 12, 2011
8:31 AM

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...! [rien d'autre, parce que pas de mots]

Nouvelles p_carlow, irish_frog - 913080 

Les cygnes de Noël


Les cygnes de Noël

Le Leitrim est un comté d’Irlande du Sud allongé sous ses frères prisonniers du Nord . Sa géographie est bizarre, ses montagnes Cuilcagh sauvages gardent au sein de leurs courbes placides les mille sources de la Shannon River, ce fleuve velléitaire qui réussit à parcourir presque trois cents kilomètres au ventre de l’île.
Près de Fenagh, comme abrité au Sud de ces collines pelées, un chapelet de lacs contribue à nourrir la rivière. Il y a le Drumlaheen (célèbre pour ses brochets), le Finagh, le Rowan et le minuscule Drumcollon.
Le paysage est sauvage, fait de vallons surprenants au creux desquels se lovent des nids de bruyères, dans de petits lacs de terre gagnés à force de bras patients : construire des murets de pierres semble avoir été la première occupation celtique.

Depuis l’été dernier , tout le monde remarque les jumelles Mc Farlane, leur beauté et leurs différences. Des parents Dublinois ont retapé une bicoque, stressés comme le sont maintenant tous les irlandais.
Orna est brune, raide, avec des yeux d’un bleu bizarre, car ils sont cerclés d’un adorable anneau noir. Elle fait croire qu’elle est une petite peste, en fait hyperémotive avec des larmes perlant toujours au creux des yeux lorsqu’elle parle. Orna te dit toujours ce qu’elle pense, mais va ensuite pleurer dans son coin.
Philomène est blonde éblouissante, sa tignasse ondoie jusque très bas dans son dos. Un regard doux, diminué et attendri par de petites lunettes rouges, débordant d’une douce tranquillité.
Mais elles se contentent d’être sœurs, jumelles, chacune troublante de sa particulière grâce, et de rigoler devant l’air incrédule des gens qui les croisent : des jumelles ?

Cet été, elles ont cavalé autour du Drumcollon Lake, Orna pataugeant et lançant des galets ricochant, Phil préférant compter les cygnes. Et chanter : le répertoire de Sineàd O’Connor.
Un soir tranquille du mois d’août, ses chants ne suffirent pas à retenir le troupeau des volatiles, qui s’en furent à tire de palmes vers un autre coin du lac, où un vieillard leur sifflait un drôle d’appel. Elle s’approcha doucement pour voir le bonhomme donner du pain aux cygnes.
Ce qui surprit Phil, c’est que notre homme ne lançait pas son pain : il le donnait délicatement, et le mâle, d’habitude si agressif, picorait dans sa main comme un vulgaire poulet. Ces dames ramassaient les miettes, comme il se doit.

Les salutations furent brèves, mais chaleureuses. Rory étant boiteux et débonnaire, sous sa casquette informe.

« Dis, monsieur, comment tu fais ? »

« Les cygnes, petite banshee, sont les rois des oiseaux ; il faut simplement savoir les respecter. Vois-tu le grand mâle, là ? C’est le roi du lac. Je ne suis que son bouffon. Quand mon père est mort il y a vingt ans, le lac était gelé. Et bien, pour lui qui avait nourri les cygnes toute sa vie, le lac était couvert d’oiseaux trompetant en chœur. Et quand la glace a fondu, des milliers de plumets duveteux flottaient encore. »

Et le bon Rory était remonté, avec sa patte folle et son plaisir d’en avoir raconté une bonne !
« Pourquoi tu m’appelles ta banshee ? » insiste Phil.

« Parce que tu en es une. La banshee, c’est une fée, et il y a deux versions : l’une est une méchante sorcière, qui vient ramasser violemment les âmes pour les torturer.
Mais toi, tu serais plutôt la deuxième version : celle que j’ai entendue auprès de ma grand-mère ; son chant était doux, et elle accompagnait les morts gentiment. »
Orna, surgie de nulle part, décréta :
« Elle chante, mais elle ne pleure pas ! »


* * * * * * * * ** * *



Orna marche devant, Philomène derrière. C’est toujours pareil depuis douze ans et cela ne changera jamais. Leurs souliers claquent en désordre sur la route.
Orna tient une flasque de whiskey négligemment par le goulot et la fait danser au gré de son vagabondage. Tous les deux pas, elle secoue sa frange ténébreuse, fière de ses cheveux si noirs et si raides, qui réfutent le bleu de ses yeux et qu’elle vient de couper pour ce Noël car elle veut accentuer ce qu’elle appelle son « charme latin ».
Phil s’applique au contraire à marcher droit, serrant sur son cœur une poche plastique, sa grande chevelure blonde ondoyant sous le vif vent du Nord.
« Tu vas la casser.... »
« Tu m’énerves ! Marche donc plus vite. »
Ainsi vont les jumelles Mc Farlane : se haïssant d’un tendre amour, elles sont toujours ensemble. Aussi éternelles que les murs de granit qui les guident vers le vieux Rory qu’elles ont connu l’été dernier.

Rory ouvre aux petites, s’efface sans rien dire. Il les attendait depuis le matin de cette veille de Noël. Toujours muet, il claudique pour touiller sa tourbe au petit âtre du salon. Ce grand bonhomme est vieux à ne plus savoir son âge, mais il sait encore parler aux enfants.
« Alors, ma banshee, qu’est-ce que tu me portes là ? »
Orna rétorque, venimeuse :
« Arrête de l’appeler comme ça, tu sais qu’elle n’aime pas !  »
Aussi jalouse que directe, Orna ne manque pas l’occasion de faire remarquer à Rory que celui-ci préfère sa sœur. Ce qui fait sourire le bonhomme.
Les sisters expliquent à Rory : Orna a apporté le whiskey pour le Père Noël : « Tu ne bois pas tout, dis, tu laisses un petit verre pour Santa Claus. » Phil découpe sa carotte en neuf morceaux qu’elle arrange sur une petite coupelle. « Une  pour chaque renne, et la neuvième juste en cas… ». Les fillettes arrangent le tout près de la cheminée, sous le regard amusé du vieux crabe.

Il leur rappelle gentiment que ces habitudes ne le regardent plus, qu’il se sent vieux et tellement perclus qu’il se contente dorénavant d’observer ses Noëls passer l’un après l’autre, et d’espérer le suivant.
Mais les gamines sont sûres d’elles : « Tu verras, Rory, le Père Noël viendra, c’est certain. »

«  Bon, on y va ? »

Rite immuable depuis l’été, il faut descendre au lac Drumcollon. Depuis la masure de Rory, ça fait à peine cent mètres en pente douce au milieu des bruyères craquantes de gel. Notre homme accompagne, boitant bas. A leur approche, la flottille des cygnes rame sec vers la berge, et le mâle dominant émet son vhorr soufflé, amiral suivi de ses femelles. Le lac Drumcollon est petit, carré, bordé de roselières accueillantes. C’est juste une flaque débonnaire de trois hectares à l’abri de tout vent. Phil distribue son pain, tandis qu’Orna s ‘éloigne…
Le nourrissage terminé, assise avec Rory sur la murette qui finit sa course dans l’eau, Phil range son sac dans sa poche.

« Dis-moi, Rory, pourquoi tu boites comme ça ? »

En 1920, son rôle avait été d’infiltrer les troupes loyalistes.
« Tu comprends, ma banshee, je voulais que mon peuple soit réuni… D’autres n’avaient rien compris. J’étais dans l’ I.R.A, pourtant des potes à moi m’ont senti comme un traître… Ils se sont trompés mais j’ai reçu la punition : une balle dans la rotule. Par mon propre beau-frère, en plus, ce crétin ! C’est très compliqué tout ça, et ça fait des dégâts, imagine : depuis soixante ans, je n’ai pas revu ma sœur Maeve… »
Tout en observant plus loin sa frangine s’exercer à des ricochets rageurs, Phil contemple le lac, compte les cygnes avec satisfaction : trois jeunes de l’été mêlent leurs plumes grisâtres aux adultes. Elle fredonne les Cranberries.

Another head hangs slowly
Child is slowly taken.
In your head, in your head…

Finalement, les yeux troublés de larmes, elle murmure : « Moi, j’y crois, au père Noël, et les cygnes aussi… et je ne suis pas une banshee ! »

Rory lui répète : la banshee n’est pas toujours une harpie miaulante . C’est aussi une jolie fée qui vient chanter ses pleurs attendrissants autour des maisons endeuillées. Elle a de longs cheveux blonds et reste éternellement à la recherche de son peigne. Voilà pourquoi les petites filles d’Irlande brossent leur tignasse.
Mais il s’abstient de livrer toute sa pensée : sa banshee vient de chanter, et de pleurer : il y a de la mort pas loin, se dit-il…
Sous une presque lune tous trois sont remontés vers la maisonnette, accompagnés par le drense des cygnes satisfaits.

Le lendemain, gavées de jambon, de dinde et de chou, les Mc Farlane sisters ont eu la permission de descendre chez Rory vers trois heures. Pour une fois, c’est Phil qui court devant. Orna a peur : « Tu sais, je l’aime trop. Il est si seul, il fait si froid… et puis, hier, tu as pleuré et j’ai entendu tout ce qu’il t’a dit.»

Devant la maison, il y a une voiture. Les filles hésitent, puis Orna se décide à frapper.

Rory leur ouvre et les fait entrer dans le salon tiède où ronflent deux choses : l’odorant feu de tourbe, et une petite vieille abandonnée dans sa sieste et dans le fauteuil de velours vert.
« Doucement, mesdemoiselles : c’est ma sœur, elle est arrivée ce matin. Son mari vient de mourir, étouffé par sa bêtise, sans doute… » glousse-t-il.

En descendant au lac, Orna répète tous les deux pas :
« Le Père Noël existe ! »
Phil chantonne :
« Je suis la banshee ! »

Et les cygnes ? Ils pagayent et trompettent, abandonnant quelques plumes neigeuses, derrière leur chef qui tousse des « gaoh ! » sonores.
Quant à Rory, s’il pouvait, il en oublierait de boiter.




Tuesday, February 09, 2010
5:17 PM

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:o)* j'aime bien en "version longue" ...

Nouvelles ♥alibraufinistère - 709689

le sylvieculteur 2


Un soir, tard, on frappe à la porte, j’ouvre en ronchonnant car j’étais plongé dans « l’étude comparée des sylvieculteurs et de la sylvainculture» et je découvre devant moi un magnifique exemplaire de Sylvie. Je la fais entrer, l’installe avec tous les égards dus à une Sylvie, m’assois en face d’elle et l’écoute :

« - Une amie m’avait conseillé un sylvieculteur renommé, connu paraît-il dans toute l’Europe occidentale. Nous nous sommes rencontrés après un temps qui m’a semblé très long. Il était débordé à ce qu’il disait. Il m’a sorti ses diplômes, son CV et m’a longuement vanté son expérience.
- Pouvez-vous me donner son nom, vous savez, entre collègues…
- Je préfère rester discrète, je n’aimerai pas ternir sa réputation même si, voyez-vous, je n’en suis pas satisfaite
- Ah…
- Je me demande aujourd’hui s’il a vraiment cette expérience dont il se vante. Bien sûr, en matière de Monique, Jeannine, Colette et compagnie, il est certainement compétent, quoi que les Colette soient assez proches de nous par leur délicatesse…
- Absolument, je dirais même très proches !
- Donc ce…sylviculteur n’a pas bien pris soin de moi, il a été très négligent, m’abandonnant même à plusieurs reprise pendant des heures entières…
- Des heures entières !
- Et cela fait plusieurs mois que cela se reproduit régulièrement. N’y tenant plus, je lui ai signifié mon mécontentement et il n’y a pas prêté attention. Il me néglige. Il n’a même plus conscience des soins et de l’attention constante que réclame une Sylvie
- Stupéfiant !
- Oui, comprenez ma déception, je me permets de vous rendre visite car on m’a dit le plus grand bien de vous. Est-ce vrai que vous n’avez aucun diplôme ?
- Oui, je suis un autodidacte, j’ai appris sur le tas si vous me permettez cette expression et je me suis totalement spécialisé dans la sylvieculture. Mais vous savez peut-être qu’on ne peut pas être un tel spécialiste sans avoir étudié auparavant les Colette, Marie, Thérèse etc.
- Oui, je le sais, hélas !
- Ne dites pas hélas, ces études sont d’une importance capitale afin d’appréhender la sylvieculture, pour moi, le must des must. »

A ces mots, elle sourit. Je ne vais pas vous relater toute la conversation, sachez seulement qu’à l’aube nous nous étions mis d’accord pour une période d’essai de trois mois. Elle aménageait le jour même et je savais qu’après l’expérience négative qu’elle venait de vivre, elle attendait beaucoup de moi. J’étais près à relever le défi, c’était pour moi l’aboutissement d’une vie de recherche.
En écrivant cela, 35 ans plus tard, l’émotion me gagne. Elle est près du feu, à deux pas de moi, ses lunettes sur le nez, bien emmitouflée dans un chandail, avec l’air paisible qu’ont les Sylvie au terme de leur vie.

Wednesday, July 29, 2009
6:00 PM

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;o)

Histoires drôles Paganel, aristautarcique - 980920

Docteur, je ne comprends pas.


Le patient (entrant dans le bureau du docteur):

"Docteur, je ne comprends rien à ce qui m'arrive. Ma femme ne me parle plus, mes enfants ne me parlent plus, les commerçants ne me parlent plus, mes collègues de bureau ne me parlent plus... Qu'est-ce qui se passe???"

Le médecin (ouvrant la porte de son bureau) :

"Au suivant !"

Monday, January 14, 2008
6:01 PM

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arff !!

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Blog mis à jour le 14/12/2017 à 05:05:46



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